Les cahiers de Serge Bonnery

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Sur la route des toros

lundi 18 mars 2019, par Serge Bonnery

« A mi Carlos, le han hecho mas dano los automoviles que los toros » : dans le monde taurin, ces mots de la mère du torero mexicain Carlos Arruza sont devenus proverbiaux. Voici pourquoi. Un jour, sa voiture qu’il aimait toujours conduire trop vite, s’encastre dans un autobus alors qu’il se rend aux arènes de Mexico pour assister à une corrida. Le temps presse. Il va être en retard. Mais le chauffeur de bus ne l’entend pas de cette oreille. Le ton monte. Au terme de plusieurs tentatives infructueuses de conciliation, Carlos décide de reprendre la route. Il n’a pas le temps de démarrer. « Le conducteur de bus se jette sur lui et lui assène plusieurs coups de couteau (…) Carlos Arruza s’effondre sur le volant, ensanglanté ». A mon Carlos, les voitures ont fait plus de mal que les toros !

Des histoires comme celle-là, le mundillo en raffole. Les aficionados se les transmettent de bouche à oreille en roulant de jour comme de nuit à la poursuite de leurs rêves, ou après le combat, quand il s’agit de commenter chaque geste des maestros comme un talmudiste les versets bibliques, mais au comptoir et devant un verre de fino de préférence.

Sur la route des toros, Jean-Michel Mariou a récolté des tas d’histoires, il en a aussi trouvé dans les livres, de quoi remplir des kilomètres-linéaires de bibliothèques ou agrémenter les interminables trajets d’un sud (Lagrasse, Aude) à l’autre (Séville, Andalousie). Dans Le chauffeur de Juan qui vient de paraître [1], il en raconte quelques-unes parmi de plus incroyables, de plus extraordinaires encore que l’affaire des coups de couteau d’Arruza, parce que les histoires de tauromachie sont toujours plus incroyables, plus extraordinaires les unes que les autres, surtout quand chaque conteur y rajoute son grain d’imaginaire.

Des os et des muscles

Le monde des toros a à voir avec celui des routiers. Ce ne fut pas toujours le cas. A l’origine, quand la mécanique n’était que celle des os et des muscles, on conduisait les toros à pied jusqu’aux arènes où ils devaient être combattus. Le parcours pouvait durer plusieurs semaines, voire plusieurs mois selon la distance. C’était un temps où les maestros toréaient peu. Les trajets d’une place à l’autre étaient trop longs pour enchaîner les contrats. Mais avec la révolution industrielle et le développement du chemin de fer, le monde s’est mis à accélérer frénétiquement. Soudain, il est allé vite, de plus en plus vite, toujours plus vite. Le mundillo s’en est trouvé révolutionné. Avec la vitesse, on pouvait désormais toréer tout le temps.

Le train d’accord. Mais c’est finalement l’automobile et son moteur à explosion qui se sont imposés comme le moyen de transport le plus efficace. Pas forcément le plus sûr. Les cuadrillas dans des fourgonnettes plus ou moins confortables, les vedettes, toreros fortunés, dans des Cadillac, les toros dans des camions : ainsi bat le cœur affairé du monde taurin, dans un va-et-vient qui le fait ressembler à une fourmilière.

Jean-Michel Mariou aime tant les toros et les hommes qui les affrontent qu’il cherche à vivre toujours plus intensément son aficion. Un soir de corrida, devant un grand hôtel de Nîmes, un désir s’est imposé à lui : devenir chauffeur de torero. Ici, nul besoin d’agent recruteur, de CV, d’entretien préalable. Un accord verbal suffit. Tope-là ! C’est parti ! Jean-Michel Mariou a donc pris le volant d’une main tout en conservant dans l’autre le stylo qu’il manie comme une épée, dans un style vif et tranchant. Car son idée, en devenant chauffeur de torero, était d’écrire un livre. Raconter une histoire, donc, comme le mundillo les affectionne. Pas seulement le monde taurin. Le monde littéraire aussi.

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Jean-Michel Mariou (photo droits réservés - éditions Verdier)

Le chauffeur de Juan raconte trois saisons dans la vie de la cuadrilla d’un jeune torero français originaire d’Arles dont Jean-Michel Mariou apprécie « l’intelligence et la décision » : Juan Leal, de son vrai nom Steeven Jean Groux Leal. Dans la tauromachie comme en littérature, les pseudonymes cachent de véritables identités. Les fictions n’y sont que l’amplification d’histoires trop vraies pour être simplement vécues.

On cherche toujours à écrire le livre qu’on n’a jamais lu. La collection Faenas des éditions Verdier, que dirige par ailleurs Jean-Michel Mariou, offre en langue française ce qui s’écrit de mieux sur la tauromachie : le prix Nobel Camilo Jose Cela, le chroniqueur emblématique du journal Sud-Ouest Vincent Bourg alias Zocato, Jacques Durand que Libération a un jour expulsé de ses colonnes par une de ces décisions imbéciles qui précipitent la presse papier dans les talanquères, Alain Montcouquiol et son Habille-le de lumière au firmament de la littérature tauromachique, Francis Marmande, sans oublier… Manquait toutefois au catalogue le journal de bord d’un chauffeur de matador. C’est désormais chose faite.

Comme dans la vraie vie

Le monde taurin n’est pas que de ciels bleus, de soleils écrasants, de scintillements d’habits, de paseos bigarrés et de olé frénétiques. Ce monde est aussi de couloirs sombres sous des arènes surchauffées, de nuits de pleine lune sur des autoroutes sans fin, de cafés noirs avalés à la hâte dans des stations-services sordides sous des torrents de pluie, de salles d’attente d’hôpitaux aux néons angoissants… Le chauffeur de Juan ouvre les portes de ce monde-là. Nous y entendons le silence de cathédrale qui précède une corrida de Miura, les accolades et les festins qui suivent les triomphes, les espoirs, les déceptions, les rêves, les souffrances et la peur, cette compagne de tous les jours, qu’on emmène partout avec soi comme un bagage intime.

Tel est le mundillo. Un monde séparé du monde et qui ne doit sa survie qu’à cette séparation. Un monde qui mourrait de se normaliser. Un monde qui offre à celui qui s’en approche sans le juger un bien supérieur à tous ceux que le consumérisme met en vente : l’ailleurs. Le tout autre. Ce qui m’est étranger et sans quoi je ne serais jamais tout à fait moi-même.

« Comme dans la vraie vie, il y a (dans le monde taurin) les gens dont on se sent immédiatement proche, ceux qui vous insupportent, ceux qui détestent les Arabes, ceux qui lisent des livres, ceux qui croient au ciel, ceux qui ne le considèrent que pour savoir le temps qu’il va faire, ceux qui détestent l’ordre établi et parfois même ceux qui admirent Franco. Tous ces gens que je ne fréquenterais pas une minute dans la vraie vie, j’ai appris à me faire du souci pour eux ». Ainsi s’écrit la confession de Jean-Michel Mariou. Sur la route des toros, il a appris « la proximité qui impose une part d’humanité, de don de soi exceptionnels » et « peut se résumer en un mot : la fraternité », dont le sens étymologique désigne un « lien entre des personnes se considérant comme appartenant à la famille humaine ». Pas une famille particulière, repliée sur on ne sait quelle identité illusoire, mais la grande famille de l’humanité où nous sommes tous un peu les migrants de nos rêves.

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Toro à Ronda (photo SB)

Pas plus dans le mundillo que dans le vaste monde, il n’y a de hasard. La cuadrilla de Juan Leal conduite par Jean-Michel Mariou n’a pas voyagé seule pendant les trois ans du récit : dans le vide-poches de la fourgonnette, une main heureuse avait glissé un exemplaire du Quichotte qui, comme chacun sait, est le grand livre des temps, des mondes et des hommes et qui, pour Jean-Michel Mariou, est « LE » livre des livres, celui qui les contient et les dépasse tous. « Il crut bon et nécessaire de se faire chevalier errant et d’aller de par le monde chercher les aventures… ». Peut-être le Quichotte voulait-il aussi le réparer de quelque coup de lance comme on dirait de plume et le rendre plus habitable. A la manière d’un torero quand il suspend le temps.


[1Jean-Michel Mariou, Le chauffeur de Juan, éditions Verdier. 218 pages. 15,50 euros.

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