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"Ce que c’est qu’être soi"

vendredi 22 février 2019, par Serge Bonnery

Le creux, le manque, le vide, l’absence, fruits d’une coupure, d’une brisure ou encore d’un retrait : toutes les notions véhiculées par ces mots peuvent se retrouver dans l’hébreu nekeva qui signifie « le creux » mais aussi « le féminin ».

« Un vide, écrit Delphine Horvilleur, crée par le manque une relation au transcendant ». Et c’est à partir de la faille qui est en chacun de nous que le rabbin nous invite à réfléchir. Nous allons voir, dans les notes qui suivent, comment cette approche éclaire la question antisémite.

Le juif et la femme

Le Juif, une figure du féminin ? « Les sages suggèrent constamment [dans le Talmud] que la haine des Juifs n’est pas appréhendable sans une réflexion sur la place du féminin dans le texte et dans l’Histoire », rappelle l’auteure pour qui « le Juif et la femme incarnent tous deux le manque aux yeux du haineux ».

Revenons au texte biblique. Le moins qu’on puisse dire est que les héros choisis par les rabbins « comme modèles d’identification » n’incarnent pas « la puissance virile ». Abraham « souffre de stérilité ». Isaac est « aveugle, faible et manipulable ». Jacob est « ce fils fragile et peureux qui devient un homme boiteux ». Enfin, « Moïse bégaye ».

Point, ici, « d’hyper-virilité », de « masculin musculaire » mais, souligne Delphine Horvilleur, « chacun d’eux raconte la capacité de surmonter un handicap et de faire preuve de résilience ». Autant de qualités dont le peuple juif aura besoin pour surmonter un à un tous les obstacles dressés sur sa route au cours de l’Histoire. « Ces héros ne sont pas des femmes », concède Delphine Horvilleur, « mais ils partagent quelque chose avec l’univers féminin ». Là est l’important : ce que ces héros partagent avec la Femme, c’est « une sorte de faille assumée, une impuissance particulière sur laquelle se fondent paradoxalement leur pouvoir d’action et leur légitimité ». Ils sont tout le contraire de la puissance sauvage qu’incarne le mâle dominateur imbu de sa virilité et dans le ventre duquel sommeille un dictateur ou un tortionnaire. Ces héros, « c’est à partir de leurs faiblesses qu’ils construisent leur leadership ». Ils tirent leur puissance « d’une vulnérabilité domptée ». D’un « en moins », ils ont su faire un « en plus ».

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Femmes à Auschwitz.

Dans les sociétés patriarcales, le féminin n’est-il pas ce qui fait obstacle à la virilité dominante ? L’antisémite, autre caractère majeur de son discours, reproche au Juif tout et son contraire. Il l’accuse d’être « celui qui a accès au pouvoir et à l’argent ». Il le pourfend aussi en tant que « moins qu’homme », le voyant comme « celui qui n’a pas la virilité pleine et complète ».

Hier comme aujourd’hui, aux yeux de l’antisémite, le Juif incarne « le manque, le sale, le trou » qui renvoie son accusateur « à sa peur de la castration ». Il est, le Juif, celui qui « rappelle la faille identitaire, le manque à être » que refuse de voir celui qui se trouve en conflit avec sa propre virilité. Il est, enfin, le Juif, celui qui « empêche son ennemi d’être complètement et intégralement lui-même ». Delphine Horvilleur observe : « La vision du Juif comme un homme dévirilisé qui menace l’intégrité physique ou psychologique du mâle et donc l’intégrité de la nation ou du groupe, hante la déferlante antisémite du XXe siècle ».

Là encore, remarquons que se pose la question de l’identité. Ce manque, ce trou, ne renvoient-ils pas à « l’impossible identité infaillible » ?

La conscience d’une incomplétude

Penser à partir du creux qui est en nous renvoie également à une idée-force de la pensée mystique juive : celle du retrait de l’Eternel chère aux kabbalistes à l’origine de la théorie du tsimtsoum. Selon ces sages, la propriété de la transcendance divine, le En Sof, est d’occuper l’espace dans sa totalité. C’est l’entité qui contient tout. Or, pour rendre possible une création, la transcendance n’a d’autre choix que de se contracter sur elle-même. Le tsimtsoum (qui signifie contraction) est le phénomène par lequel l’Eternel se contracte en lui-même, opérant ainsi un mouvement de retrait qui ouvre l’espace dans lequel la création pourra à son tour se déployer et s’organiser.

Le tsimtsoum est une contraction qui donne naissance.

Pour Delphine Horvilleur, « le génie des rabbins consiste à construire sur la faille, à offrir à tout un peuple résilience et possibilité de se reconstruire sur la brisure du monde passé ».

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La destruction du Temple.

La brisure du monde passé ? C’est la destruction du Temple, événement qui fait du judaïsme « le résidu d’un effondrement ». Après cette destruction, que reste-t-il en effet au Juif ? Il croit en un dieu absent qu’il ne peut ni nommer, ni représenter. Et il ne dispose plus de lieu pour lui rendre un culte. Au judaïsme sacerdotal va succéder le judaïsme rabbinique basé sur le texte biblique, son étude, son exégèse. Le texte est la seule chose qui reste au Juif pour sauver l’alliance qu’il a contractée avec l’Eternel.

Ainsi va la vie juive… Elle ne se construira désormais « que dans la conscience d’une incomplétude qui lui tient lieu de fondement ». « C’est toujours sur des ruines, rappelle Delphine Horvilleur, que l’identité juive s’édifie dans la conscience qu’elle a quelque chose à voir avec une brèche entre soi et soi ». De quelle identité est-il question ici, sinon d’une identité en creux, construite sur un manque ? Une identité qui, justement, rend impossible la dérive identitaire basée sur l’arrogante certitude de soi et la dangereuse tentation de « faire Tout » à l’origine du rejet de l’Autre parce que sa nature est de se dérober à la prétention totalisante.

Ce qui est rejeté avec le Juif, c’est le visage de l’Autre. Celui dont Lévinas dira qu’il nous enjoint de ne pas tuer. L’antisémite a contrario n’envisage pas d’autre que lui-même.

Mais « qu’ont à voir cette théologie du vide et cette religiosité de l’absence » dont nous venons d’effleurer les contours « avec l’obsession antisémite ? » se demande le rabbin Delphine Horvilleur. La réponse tient en un mot : « l’increvabilité » du Juif, ce que précisément l’antisémite reproche au Juif et à sa religion. Car « la construction juive sur la brisure crée un système qui devient presque increvable ». La destruction du Temple a ceci d’inouï qu’elle rend indestructible. Nous disions tout à l’heure qu’après cet événement, ne demeurait au Juif que le texte et son commentaire, autrement dit la Parole. Qu’y a-t-il de plus indestructible que la Parole ? Vous aurez beau brûler des livres, arracher des langues, la parole continuera de circuler, de se transmettre. Car la parole est comme l’eau : elle trouve toujours un passage pour parvenir à sa destination.

Pour autant, « le manque sur lequel le Juif se construit est indestructible tant qu’il accepte de ne pas être comblé ». La faille identitaire sur laquelle il se fonde le sauve d’une destruction totale tout en l’exposant aux persécutions de ses ennemis. Terrible paradoxe… mais qui explique aussi pourquoi les Juifs ont survécu à toutes les destructions auxquelles ils ont dû faire face dans l’Histoire. L’identité juive ? C’est plus l’antisémite qui la fabrique que le Juif lui-même, figure de « l’impossible identité infaillible ». Ici, l’antisémite se trouve face à sa limite : comment détruire totalement ce qui n’existe pas ?

Un peuple « distingué »

Il est une autre question qui hante l’antisémite : celle de la prétendue élection du peuple juif. Qu’en dit Delphine Horvilleur ? Que, premier constat, l’élection n’est « jamais interprétée par les sages comme relevant d’une supériorité essentielle ». Etre élu, être choisi ne signifie à aucun moment que je suis supérieur aux autres. Il n’existe aucune trace, ni dans la Torah, ni dans la littérature rabbinique, de cette supériorité dont le Juif se prévaudrait. Et pour cause : peuple élu, qui se dit en hébreu am segoula, signifie « peuple trésor », « peuple médicament » ou encore « peuple distingué ». Rien qui ne désigne ici une quelconque supériorité.

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L’arche d’alliance contenait les Tables de la Loi données par l’Eternel à Moïse au mont Sinaï.

Le texte parle par contre d’une alliance conclue entre l’Eternel et le peuple hébreu. Et la Bible elle-même a soin de nous dire que cette alliance n’est pas exclusive : « N’êtes-vous pas pour moi comme les enfants des Ethiopiens, Enfants d’Israël ? dit l’Eternel. N’ai-je pas fait sortir Israël du pays d’Egypte, comme les Philistins de Caphtor et les Syriens de Kir ? » (Amos 9 :7) [1].

L’alliance ne rend celui qui la contracte supérieur à quiconque. Là n’est pas sa vocation. Par contre, elle lui confère « un devoir, une tâche à accomplir ». C’est « une responsabilité collective » qui incombe au contractant.

En réalité, les Juifs n’ont de cesse de s’interroger sur le sens de cette « élection ». Les textes montrent qu’ils en doutent contrairement à l’antisémite qui, lui, en est profondément convaincu car cela lui donne un argument supplémentaire en vue de son funeste projet d’extermination. Freud avait noté ce point. Selon le père de la psychanalyse, « le problème n’est pas de savoir ce que les Juifs croient mais pourquoi certains non-juifs y croient plus encore ».

« La possibilité d’une voix »

Il est un dernier point capital pour la compréhension des ressorts de l’antisémitisme qu’aborde Delphine Horvilleur dans son livre. Nous allons l’examiner en détail, ce qui nous conduira vers la conclusion de cette étude.

Ce point concerne la révélation au mont Sinaï. Que signifie ce mot, « révélation », dans le judaïsme ? Qu’est-ce qu’il dit ?

Le moment où l’Eternel s’adresse à Moïse au mont Sinaï se dit en hébreu hitgalout (התגלות) dont la racine signifie aussi « exil ». La révélation du mont Sinaï intervient au moment où le peuple est « en chemin vers un ailleurs » qui lui a été promis mais dont il ne sait rien encore. C’est un peuple en errance qui reçoit les Tables de la Loi.

Qu’est-ce qui a été réellement révélé par l’Eternel au mont Sinaï ? Les sages ne parviennent pas à se mettre d’accord sur cette question. « Il n’existe pas de version officielle, pas d’explication de ce qui a été donné ou révélé », rappelle Delphine Horvilleur. Parcourons avec elle quelques-unes des hypothèques avancées.

Pour certains, c’est une Torah orale qui a été révélée en même temps qu’une Torah écrite, ce qui ferait des Hébreux non le peuple du Livre mais le peuple de l’interprétation du Livre.

Pour d’autres, une seule phrase a été entendue : « Je suis l’Eternel ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude » (Exode 20 :2). Il s’agit, note Delphine Horvilleur, de « l’énoncé d’une libération qui fait de l’Eternel un dieu émancipateur ».

Pour d’autres encore, un seul mot a été prononcé : « Je suis », en hébreu anokhi (אנכ), autre forme verbale de ani (אנ) réservée, dans le texte, à l’Eternel. C’est, dans ce cas, « l’énoncé d’une existence, d’un « je » divin ».

Pour les kabbalistes, une seule lettre a été entendue : il s’agit du aleph (א de אנכ) qui est aussi le premier mot du verset cité à l’instant. Or cette interprétation soulève un problème : aleph est en effet une consonne… muette ! Il est impossible de l’entendre car elle n’est pas prononcée. Ce qui a été entendu au Sinaï serait donc un rien. Le silence. « Le plus grand silence de tous les temps, celui qui résonne à travers le monde », écrit poétiquement Delphine Horvilleur.

On pourrait aussi noter que la muette aleph n’existe pas seule. Son existence dans les mots qu’elle contribue à former, elle la doit à la voyelle qui l’accompagne. La consonne aleph a besoin d’une « autre qu’elle » pour être. Serait-ce là le signe que sans l’Autre, je ne suis rien, modalité de l’alliance sans laquelle rien n’est possible ?

Le kabbaliste Gershom Scholem [2] a poussé plus avant l’examen de l’énigme que pose le aleph. Il a noté que cette « muette » représente « le premier mouvement du larynx, celui qui précède la prononciation ». La révélation serait donc celle « du son inarticulé de la voix », « non pas une voix mais la possibilité d’une voix ». Cela, pour Delphine Horvilleur, renvoie à « l’infinie potentialité du langage et de l’interprétation ». On sait que le judaïsme rabbinique ne pose aucune limite à l’interprétation du texte biblique. Ce qui aurait été révélé au Sinaï est « un reste à dire ». Non un Tout (en l’espèce, un langage formé) mais un infini (tous les langages possibles). Souvenons-nous ici de la décision que prit l’Eternel de détruire la Tour de Babel…

Nous voici encore une fois renvoyés à la tension qui s’exerce en permanence entre la totalité et l’infini. Le Juif, répétons-le, est aux yeux de l’antisémite celui qui empêche de « faire Tout », qui fait obstacle à la tentation de totalité. Se garder de cette totalité et de ses dangers : tel est l’avertissement que le Juif lance au monde. Il est, comme l’a montré le philosophe et linguiste Jean-Claude Milner cité par Delphine Horvilleur, celui qui « rend impossible l’emploi de l’opérateur Tout quand il s’agit des êtres humains » [3]. Pour l’antisémite, là est le crime.

Conclusion : « Tout reste à dire »

Le tragique est que « bien des projets, des empires, des religions à vocation universelle [4] et des humanismes se sont élevés sur l’idée d’un Tout salvateur », relève Delphine Horvilleur. Et, poursuit-elle, « tous viennent buter, à un moment de leur histoire, sur le nom Juif tel que Milner le définit comme le nom de l’impossible totalité ».

Alors voici, pour conclure avec l’auteure de Réflexions sur la question antisémite : « Les voix de la pensée juive affirment n’avoir rien entendu d’autre que de l’infini dans la parole d’un dieu qui leur dit : tout n’a pas été dit mais tout reste à dire ». Et ce que disent ces voix, ce précisément pourquoi elles nous sont indispensables, c’est que « seule l’exception particulière peut protéger le formidable élan universel d’une folie totalitaire ».

C’est toujours Delphine Horvilleur qui parle : « La vérité n’est jamais toute la vérité. Elle est fragmentée ou alors elle est criminelle ». Et « tout projet universel, dès lors qu’il n’entend pas les failles qui le fissurent, les exceptions qui le constituent, est menacé par la tentation totalitaire ».

Là est le risque. L’immense danger. L’Histoire rappelle ce qu’il en coûte à l’humanité lorsque pareille dérive se produit. C’est pourquoi non, la shoah ne prend jamais trop de place dans la recherche historique ni dans les mémoires collectives. Là est encore un mauvais procès fait au Juif, comme si la shoah « faisait de l’ombre à d’autres douleurs » alors qu’elle a vocation à les rassembler toutes dans une même protestation qui n’efface en rien la spécificité historique de chacune. « Y a pas que vous ! » est « un argument terrifiant ». Abject. Comme l’avait écrit la cinéaste Marceline Loridan-Ivens, déportée à Auschwitz dans le même convoi que Simone Veil : « Ils ne nous pardonneront jamais le mal qu’ils nous ont fait ».

Pour Delphine Horvilleur, « le vrai judaïsme n’est pas plus en Israël qu’en diaspora tout simplement parce qu’il n’est vrai que là où il ne s’imagine pas avoir tout dit de lui-même ». Le génie du judaïsme [5] est de « faire cohabiter en lui à la fois le Même et l’Autre ». Il m’invite à faire l’expérience extraordinaire de l’étrangeté, la seule susceptible de peut-être me mener jusqu’à moi. Car rien n’est moins sûr.

Le mot de la fin à Delphine Horvilleur : « S’il me fallait dire ce qui constitue l’essence authentique de ma judéité, son irréductible spécificité, son noyau dur libre de toute contingence historique, je serais bien en peine de le définir. Et cet indicible est peut-être la meilleure définition que je puisse en donner, l’authentique et impossible énoncé de ce que c’est d’être juif, de ce que c’est d’être soi ».


A lire aussi sur L’Epervier Incassable : Comme le vent... (première partie de l’étude sur le livre de Delphine Horvilleur).


[1Nous utilisons la traduction de Louis Segond.

[2Gershom Scholem est notamment l’auteur de "La Kabbale" aux éditions Gallimard, Folio-essais.

[3Jean-Claude Milner, « Lacan le Juif », in La cause freudienne n° 79. Ce texte est consultable sur le site cairn.info.

[4Ce que n’est pas le judaïsme qui, à aucun moment dans ses textes, ne proclame son universalité contrairement au christianisme et à l’islam.

[5J’emprunte cette expression à Bernard-Henri Lévy qui l’avait donnée en titre d’un recueil de textes consacrés au judaïsme dans son ouvrage « Pièces d’identité » publié aux éditions Grasset.

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