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14-18 : visages de la littérature

mercredi 14 novembre 2018, par Serge Bonnery

Le nom de Maurice Genevoix [1] a été beaucoup prononcé après la décision d’ouvrir à cet écrivain les portes du Panthéon, décision qui confirme la reconnaissance de la place que la littérature occupe dans le travail mémoriel, puisqu’il s’agit, avec elle, plus de mémoire que de commémoration proprement dite, même si les deux sont intimement liées.

Témoigner de la guerre : la littérature l’a fait, très tôt, dès le milieu de ce que l’on ne savait pas encore être le milieu de la guerre, en 1916 donc, année au cours de laquelle paraissent les deux premiers livres de Maurice Genevoix consacrés au conflit en cours : Sous Verdun en avril 1916 et Nuits de guerre en décembre de la même année. Ils formeront plus tard, avec d’autres venus s’y ajouter, le grand recueil paru sous le titre Ceux de 14.

Ces textes, malgré la censure à laquelle ils ont été soumis, ont changé le regard sur la réalité de la guerre dont la propagande (qui dominait largement dans les actualités de l’époque) offrait une vision déformée.

La littérature, donc, a tout de suite assumé sa vocation de témoigner, de « donner à voir » quitte à braver les interdits, de se situer au cœur du réel en s’approchant au plus près de la vérité des faits. C’est ce qu’a fait Maurice Genevoix.

Une littérature de guerre dans la guerre

Mais il ne fut pas le seul. Le Feu de Henri Barbusse, reçoit le prix Goncourt en cette même année 1916. Bien que militant pacifiste au parti socialiste, Barbusse s’est engagé volontairement dès 1914 et comme Genevoix, il écrit son livre à même le front. Le Feu se frotte lui aussi à la censure et sa publication, d’abord en feuilleton puis en volume, fera polémique. C’est qu’il y a un enjeu clairement politique dans cet ouvrage qui aborde ouvertement la question du pacifisme et celle, plus âpre encore, de l’absurdité et de la nécessité de la guerre.

Après la fin des combats, Barbusse a poursuivi le sien en fondant Clarté, mouvement pacifiste qui publia une revue du même nom jusqu’en 1924. En 1923, il avait adhéré au parti communiste et fut l’artisan opiniâtre d’une littérature prolétarienne qui s’est structurée par la suite autour d’Henry Poulaille. Deux romanciers de la ré"lion Occitanie furent proches de ce mouvement littéraire : Ludovic Massé, de Perpignan et Michel Maurette, écrivain-vigneron de Caux-et-Sauzens, près de Carcassonne, qui fut l’ami de Joë Bousquet.

Le 9 novembre 2018 est le centenaire de la mort de Guillaume Apollinaire, victime le 9 novembre 1918 de la terrible épidémie de grippe espagnole qui s’était abattue sur l’Europe cette année-là, comme si les ravages de la guerre ne suffisaient pas.

Le « cas » Guillaume Apollinaire a surpris ses amis des milieux artistiques de l’avant-garde. En 1915 en Champagne, son premier théâtre d’opération, non loin d’ailleurs de l’endroit où Joë Bousquet sera blessé trois ans plus tard, Apollinaire compose, dans les tranchées, un recueil de 21 poèmes rassemblés sous le titre : Case d’Armons. Les textes ont été composés au front et le recueil lui-même a été imprimé dans les tranchées, avec le matériel qu’utilisaient les états-majors pour imprimer et diffuser les ordres de bataille.

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Frontispice de Case d’armons - Guillaume Apollinaire - 1915

Apollinaire y fait entendre un lyrisme de la guerre dans lequel a été vue une forme d’exaltation de la bataille. « Le ciel est étoilé par les obus des Boches / La forêt merveilleuse où je vis donne un bal / La mitrailleuse joue un air à triple croches… » Ces vers extraits du poème La nuit d’avril 1915 constituent une poétisation de la guerre. Apollinaire n’était pas le seul à s’être engagé avec enthousiasme. Ce fut aussi le cas de Joë Bousquet parti, lui, en 1916 à l’âge de 18 ans et incorporé à sa demande dans un régiment disciplinaire où, aux côtés de repris de justice, il s’était spécialisé dans les coups de mains.

Il n’est pas inutile de rappeler brièvement le contexte dans lequel Apollinaire entre en guerre qui explique peut-être en partie son enthousiasme. La réalité, à cette époque, est qu’Apollinaire est un sans-papier comme nous dirions aujourd’hui. Sujet polonais de l’Empire russe, né à Rome de père inconnu, il s’est vu refuser à plusieurs reprises la nationalité française par les autorités et pense que l’engagement sera un moyen d’obtenir enfin sa nationalité. Ce qui finira par advenir. Ceci pourrait expliquer cela…

André Breton, fondateur du surréalisme en 1924 sur les cendres du mouvement Dada, lui-même fondé en 1916 à Zurich par Tristan Tzara, entendait se rapprocher à l’époque des poètes qu’il pensait seuls en capacité de « faire entrer quelque lumière dans cette fosse aux murènes » [2]. Il rendit donc visite à Apollinaire sur son lit d’hôpital, dès mai 1916, au lendemain de sa trépanation. Il le visita ensuite souvent pendant sa convalescence et jusqu’au jour de sa mort. Apollinaire, disait Breton, « dont le génie poétique éclipsait tous les autres ». « C’était un grand personnage (…), assez hagard, le lyrisme en personne ». C’est ce lyrisme qui se fait entendre dans les poèmes de Case d’Armons repris ensuite dans le recueil Calligrammes.

Une littérature de l’après : de Joë Bousquet à Claude Simon

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Joë Bousquet (ici en uniforme de lieutenant) - Collection particulière

Joë Bousquet : engagé volontaire à 18 ans en 1916 dans le 156e régiment d’infanterie. Gravit très rapidement les échelons de la hiérarchie jusqu’au grade de lieutenant. Médaille militaire. Croix de guerre. Citations en nombre à l’ordre de son régiment. Blessé le 27 mai 1918 à Vailly-sur-Aisne, d’une balle qui touche sa moelle épinière et le laisse paralysé des membres inférieurs. Bousquet est âgé vingt ans. Il renaît à la littérature dans le sillage du surréalisme. Ami d’Eluard. Aragon. Des peintres Max Ernst, Hans Bellmer (tous deux Allemands). La guerre arrive tardivement dans son œuvre. Il faut attendre la fin des années 30 pour voir Bousquet faire retour à l’événement fondateur que fut pour lui sa blessure. Il raconte donc. Non pas dans un livre consacré à sa guerre (comme Barbusse, Genevoix, Cendrars avec La main coupée, ou Dorgelès avec Les croix de bois etc…) mais sous la forme de fragments disséminés dans ses livres et qui, au cœur même d’une prose très poétique, agissent comme des irruptions de réel, un peu comme si la guerre, jamais vraiment loin du poète qui l’a vécue, vous sautait au visage. L’enjeu, pour Bousquet, n’est pas de raconter la guerre mais plutôt de parvenir à habiter sa blessure et lui donner une dimension ontologique qui lui confère un caractère universel.

Claude Simon a quant à lui un rapport tout à fait singulier à la guerre de 14-18 qu’il n’a pas faite puisqu’il était enfant. Mais elle n’habite pas moins certains pans de son œuvre. Son père Louis Simon, militaire de carrière, capitaine au 24e régiment d’infanterie coloniale, est tué d’une balle en plein front le 27 août 1914 dans la Meuse lors de la bataille dite "des frontières". La scène du départ du père qui a marqué l’enfant qu’il était alors, Claude Simon la rapporte avec force détails dans son roman L’Acacia où se dessine l’image du père-héros tant la veuve n’a eu de cesse d’obtenir pour son mari la reconnaissance de la Nation : croix de guerre, légion d’honneur… Il y aura aussi le voyage de l’été 1919 sur les lieux de la disparition où Suzanne Simon se rend avec ses deux belles-sœurs et le petit Claude (âgé de cinq ans) pour retrouver la tombe du père tué. La scène est aussi rapportée dans L’Acacia.

Et, enfin, l’image des hommes-troncs dans Le Tramway, dernier roman publié en 2002 dans lequel Claude Simon raconte son enfance perpignanaise. Les hommes-troncs étaient ces mutilés qui avaient pour habitude de se rassembler sous les platanes du boulevard Wilson de Perpignan, non loin du Monument aux morts, et que Claude Simon, toujours enfant, apercevait lorsqu’il prenait le tramway qui devait l’amener vers le mas de Canet-en-Roussillon où la famille s’installait aux beaux jours.

L’autre récit

Beaucoup des soldats qui ont été envoyés au front entre 1914 et 1918 savent lire et écrire. C’est l’heureuse conséquence des lois sur la scolarité instaurées sous le ministère de Jules Ferry dont la principale : enseignement primaire (de 6 à 13 ans) gratuit, laïque et obligatoire (loi du 16 juin 1881).

La grande nouveauté donc : désormais, la guerre s’écrit aussi par ceux-là même qui la font, hors de tout lien professionnel à l’écriture. Du front, on écrit à la fiancée, aux parents, aux amis. Au front, on écrit et on dessine ce que l’on vit sur des carnets qui donneront matière à des témoignages dont beaucoup seront publiés après la guerre.

Un exemple de publication de ces "mémoires" : Les carnets de guerre de Louis Barthas, le tonnelier de Peyriac-Minervois, best-seller dès sa première édition en 1978 – plus de 100 000 exemplaires vendus ! – par les soins de Rémy Cazals, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Jean-Jaurès de Toulouse. Ces Carnets de guerre viennent de faire l’objet d’une adaptation en bande dessinée, preuve de la vitalité éditoriale de ces témoignages au sujet d’une guerre qui, au-delà d’un centenaire éphémère, ne cesse de nous parler de nous.


[1Note préparatoire de mon intervention lors de la table-ronde organisée par la mairie de Perpignan le vendredi 9 novembre 2018 sur le thème : "Commémorer : pourquoi ? Comment ?"

[2André Breton, Entretiens avec André Parinaud. Dans le langage imagé de Breton, "la fosse aux murènes" désigne les tranchées.

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