Les cahiers de Serge Bonnery

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"L’art du devenir temps"

mercredi 16 août 2017, par Serge Bonnery

Printemps arabes : un « désir d’Occident » ? (Vendredi 11 août 2017) - Les commentateurs et analystes occidentaux ont été nombreux à s’empresser de voir un « désir d’Occident » dans les mouvements populaires de contestation qui se sont manifestés dans le monde arabe et en particulier en Tunisie entre décembre 2010 et janvier 2011.

Dans son séminaire « Changer le monde », le philosophe Alain Badiou récuse cette analyse et s’en explique, en s’attachant à l’exemple tunisien.

Dans la bouche des commentateurs, « désir d’Occident » signifie « désir de liberté ». C’est entendu. Ce point ne sera pas discuté. Mais le philosophe - c’est son rôle - s’interroge : « Peut-on soutenir que la part affirmative de l’émeute tunisienne, comme la propagande essaie de nous en convaincre, est en réalité un désir d’Occident ? »

Premier élément de réponse : si « le désir de liberté est légitime au regard d’un Etat despotique », les Tunisiens n’avaient nul besoin de « désir d’Occident » pour exprimer un désir de liberté face à la dictature de Ben Ali. Pourquoi ? Parce qu’aux yeux du philosophe, l’Occident est loin d’incarner un quelconque désir de liberté.

C’est le deuxième élément de réponse : il n’y a pas, selon Alain Badiou, de « connivence évidente entre le désir de liberté et la puissance occidentale ». En effet, « l’Occident, comme puissance, n’a encore donné aucune preuve qu’il organise réellement, où que ce soit, la liberté des autres ». Pourquoi ? Parce que cela ne l’intéresse pas.

Ecoutons l’argument d’Alain Badiou : « L’expansion de la liberté dans les territoires qu’il domine n’intéresse nullement (l’Occident). Seul lui importe de savoir si les Etats marchent avec lui ou non. (…) Et tout le monde sait qu’il se contente du despotisme considérable de certains ». Disons même qu’il s’en accommode sans le moindre état d’âme. L’Occident, poursuit Alain Badiou, « ne valide que cette question : marchez-vous avec moi ou non ? Et marcher avec lui signifie l’adhésion totale à l’économie de marché (…) tout comme l’alliance policière et militaire contre les révolutionnaires ».

Retenons la leçon : les seuls liens entre les puissances capitalistes occidentales et les Etats sous sa coupe, partout dans le monde, sont l’économie de marché et la chasse à toute tentative révolutionnaire d’imposer une autre forme de société que le libéralisme sauvage dont on mesure chaque jour les ravages. « L’Occident ne désire pas vraiment installer partout une démocratie participative. C’est son idéologie, pas son action », alerte le philosophe qui conclut : « Pendant des décennies, (l’Occident) a soutenu d’épouvantables dictatures et il soutient encore dans le monde des régimes policés et corrompus qui sont les piliers de sa puissance ».

Cette lecture fait entendre une autre voix que celle de la propagande médiatique. Elle permet de retourner la question initiale : ne faut-il pas voir dans les printemps arabes un désir de liberté non plus en tant que désir mais rejet de l’Occident que des gouvernants tyranniques et affidés incarnent aux yeux des peuples ?

Jankélévitch, la musique et l’ineffable (Vendredi 11 août 2017) - J’écoutais la semaine dernière l’émission d’Adèle Van Reeth sur France Culture « Avoir raison avec… », consacrée à la relation très intime que le philosophe Vladimir Jankélévitch entretenait avec la musique [1]. Il était lui-même pianiste (au point de se demander s’il n’aimait pas plus le piano que la musique au sens large), « virtuose » a témoigné Catherine Clément. Il travaillait deux heures par jour en moyenne et pratiquait aussi avec joie la musique de chambre.

Joie car, pour Jankélévitch, « la musique est faite pour le plaisir ».

Pratique car, disait-il, il faut « faire de la musique » comme il faut « faire de la philosophie » et nous insistons à notre tour sur l’importance, ici, du verbe faire (en grec poiein - faire, créer - qui a donné poésie).

« Que nous dit la musique que les mots ne parviendront jamais à nommer ? » Cette question, posée par Adèle Van Reeth à ses invités en tout début d’émission, renvoie au maître-livre de Jankélévitch sur la musique : La musique et l’ineffable (éditions Point/Seuil).

Pour Jankélévitch, la philosophie est indissociable de la musique parce que « la musique exprime ce que la philosophie ne parviendra jamais à dire ». C’est là le trait d’union majeur entre les deux activités. La musique, donc, comme prolongement essentiel de la philosophie. Ou la musique, encore, comme résonance, chambre d’écho de la philosophie.

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Concerto en sol de Ravel

Jankélévitch a montré que la musique est « l’expérience temporelle » par excellence. Elle est « l’art du devenir temps » si l’on pense avec lui que « le temps est la manière d’être dans le devenir ».

Et si la musique permet de penser l’ineffable, c’est qu’elle en est l’expression. Jankélévitch a montré que l’indicible réside dans ce que l’on ne peut expérimenter. C’est à ce titre que la mort est indicible car nul ne peut se prévaloir de son expérience. L’ineffable est « ce dont on n’aura jamais fait le tour en en parlant ».

Pour Jankélévitch, le temps est irréversible. Il ne revient pas. La musique serait-elle dès lors « une temporalité irréversible » comme cela a été avancé durant l’émission ? Qu’elle soit une mesure de cette temporalité ne fait guère de doute. Mais cependant, la musique peut aussi être entendue - et ce n’est pas contradictoire - comme une « protestation » contre cette irréversibilité terrible à penser car elle pousse l’homme dans la tragédie de sa finitude. On peut réécouter une musique, on peut la rejouer, remarque Adèle Van Reeth. Contrairement au temps qui est au cœur même de son expérience, la musique ne serait donc pas irréversible. En ce sens, elle serait alors porteuse d’espoir.

La musique détient en effet le pouvoir de nous faire rêver, de nous projeter dans un en-avant de nous-mêmes par les voies de son langage propre. Elle nous ouvre une porte vers le dépassement du temps que notre raison nous dit indépassable.

La musique nous fascine-t-elle parce qu’elle serait le dépassement de l’indépassable ? Osons la question. Y répondre est une autre affaire. La phrase conclusive de l’émission peut nous y aider : « La musique, c’est le vague à l’âme… »


[1Deux invités participaient à cette émission : la philosophe et romancière Catherine Clément qui fut maître de conférences aux côtés de Jankélévitch et Philippe Grosos, professeur de philosophie à l’université de Poitiers.

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