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"J’aime qu’un roman ne dise pas tout"

vendredi 7 août 2015, par Serge Bonnery

Jean-Yves Laurichesse est professeur de littérature française à l’Université Toulouse-Jean Jaurès où il dirige le laboratoire « Patrimoine, Littérature, Histoire ». Ses recherches portent sur le roman des XXe et XXIe siècles, particulièrement sur les relations de la littérature à la mémoire, à la géographie, et sur la question de l’intertextualité. Il est l’un des spécialistes français de Claude Simon, prix Nobel de littérature.

Jean-Yves Laurichesse a publié des essais critiques : Giono et Stendhal. Chemins de lecture et de création (Publications de l’Université de Provence, 1994). Claude Simon. La bataille des odeurs (L’Harmattan, 1997). Richard Millet. L’invention du pays (Rodopi, 2007). Ouvrages collectifs récents : L’ombre du souvenir. Littérature et réminiscence, Classiques Garnier, 2012. Claude Simon géographe, Classiques Garnier, 2013.

Tous ses romans sont publiés aux éditions Le Temps qu’il fait : Place Monge (2008), Les pas de l’ombre (2009), L’hiver en Arcadie (2011), Les brisées (2013). La loge de mer (2015).

La loge de mer est votre cinquième roman. Pouvez-vous nous en expliquer le titre ? Le titre du manuscrit a longtemps été Un retable, à cause du retable de la Trinité, qui se trouve au Musée Rigaud de Perpignan, et qui joue un rôle important dans l’histoire. La partie basse du retable représente la Loge de mer, à l’époque tribunal des affaires maritimes, et la ville qui l’entoure, qu’un navire pris dans la tempête s’efforce d’atteindre. Le peintre anonyme du XVe siècle a représenté la mer venant jusqu’au pied du bâtiment, représentation imaginaire bien entendu, sur le modèle de Venise, mais qui pour cette raison même m’a depuis longtemps donné à rêver.

Qu’est-ce qui vous a poussé vers son écriture ? Je voulais écrire une fiction et non un livre inspiré par une mémoire personnelle comme le précédent, Les brisées. Or rien n’est plus stimulant pour mon imagination que l’idée d’un homme qui arrive dans un lieu inconnu et va au-devant d’événements que je découvre progressivement avec lui. J’ai donc imaginé un personnage, Hermann, arrivant par le train dans une ville du sud parce qu’il veut rompre avec son passé, pour une raison que l’on découvre plus tard. Visitant le musée de la ville, il est fasciné par cette scène marine du retable, autour de laquelle vont se cristalliser des rencontres, des coïncidences, des éléments dramatiques, qui vont bouleverser sa vie.

Un « effet de flou » entoure les personnages et la trame du récit. Est-ce à dire que la réalité n’est pas immédiatement perceptible et qu’elle doit être décryptée ? J’aime qu’un roman ne dise pas tout, préserve une part d’ombre et de mystère. Le lecteur doit être tenu en éveil, attentif à des signes que perçoit aussi le personnage. Ces signes ne sont pas des indices qui conduiraient à une vérité ultime, comme dans un roman policier. Ils sont plutôt de nature poétique. Des images, des rêves jalonnent le livre, se superposent, se font écho, constituant peu à peu un réseau dans lequel Hermann à la fois se perd et trouve sa vérité. C’est ainsi que je conçois la réalité telle que le roman peut la donner à voir.

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Jean-Yves Laurichesse

Le rapport du réel à la fiction est l’un des enjeux du roman. Comment abordez-vous cette problématique en tant qu’écrivain ? La distinction entre réel et fiction est très secondaire pour moi quand j’écris. Bien sûr, certains de mes livres puisent plus directement que d’autres dans le réel. Dans mon premier roman, Place Monge, j’ai travaillé à partir de lettres de mon grand-père mort à 1a guerre de 14-18. Mais il y a aussi dans ce livre une part de fiction, parce que les archives ne disent pas tout, que beaucoup reste à imaginer. Dans un roman comme La loge de mer, le fonctionnement est différent. Mais si l’on considère que l’aventure d’Hermann, sa rencontre avec Elena et son frère, les événements qu’elle déclenche sont le « réel », le livre se déroule aussi sur d’autres plans : la scène du retable, un film qu’il va voir, les rêves qu’il fait. Ces éléments de « fiction » entrent en résonance entre eux et avec les événements « réels » et c’est ce qui m’intéresse et me touche.

L’universitaire, en vous, regarde-t-il par-dessus l’épaule du romancier ? Je suis comme tout écrivain habité par certains livres, ceux qui m’ont donné le désir d’écrire. On écrit toujours parce qu’on a aimé de grandes œuvres. J’ai aussi un regard critique sur ce que j’écris. Mais ce ne serait pas vraiment différent si je faisais un autre métier. Je suis seulement peut-être encore plus critique !

Vous êtes l’un des spécialistes, en France, de Claude Simon. Qu’est-ce que son œuvre apporte selon vous d’essentiel à la littérature française ? L’œuvre de Claude Simon fait partie pour moi des grandes œuvres inspirantes (celle de Giono aussi, ou encore de Gracq), même si je fais autre chose. Ce qu’il apporte pour moi d’essentiel, c’est d’avoir inventé une forme nouvelle et puissamment suggestive, dans le style comme dans la composition, pour dire deux dimensions essentielles de la vie : la sensation et la mémoire.

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